Migration vers ERTMS/ETCS : entretien avec The Signalling Company

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ERTMS/ETCS est le système européen de signalisation ferroviaire, amené à remplacer les systèmes nationaux. Malgré sa disponibilité sur le marché depuis plus de 20 ans, le rythme de déploiement d’ERTMS/ETCS reste faible. Après avoir découvert la virtualisation du niveau 1, et la création de STM sous forme d’applications, continuons notre dossier sur les enjeux de la migration vers ERTMS/ETCS, avec l’interview d’un nouvel acteur de l’écosystème ERTMS/ETCS : The Signalling Company.

Si vous n’êtes pas familier avec le système de signalisation européen ERTMS/ETCS, je vous recommande de lire en premier lieu l’article présentant ERTMS/ETCS.

Nouvel entrant sur le marché de la signalisation ERTMS/ETCS, The Signalling Company (TSC) est une coentreprise fondée par ERTMS Solutions, un industriel ferroviaire de tests, maintenance et intégration système, et LINEAS, une entreprise ferroviaire de fret. [1] The Signalling Company souhaite créer une solution ERTMS/ETCS bord flexible, compétitive et durable dans le temps. Pour cela, la startup mise sur une approche technique issue du monde la Tech, et sur un modèle commercial différent de celui pratiqué actuellement sur le marché de la signalisation. Quelle est la compréhension du marché ERTMS/ETCS des équipes de The Signalling Company ? Quelle vision les anime ? Comment envisagent-elles la migration des systèmes nationaux vers ERTMS/ETCS ?

Elements de réponse avec Stanislas Pinte (CEO), Alexandre Bétis (CTO) et Freek Dewitte (Responsable Marketing), que j’ai pu rencontrer à Bruxelles en Juin 2022.

Bastian : En tant que nouvel acteur dans le monde de l’ERTMS, quelle est votre compréhension du marché ?

TSC : Le déploiement de l’ERTMS ouvre un marché très important. Malgré cela, nous avons constaté un nombre conséquent de clients frustrés et qui restent avec des problématiques peu satisfaites.

Bastian : A quelles problématiques pensez-vous en particulier ?

TSC : Nous pensons par exemple aux mises-à-jour logicielles dues à l’évolution des Baseline ETCS, à la complexité de l’installation des produits existants, au manque de flexibilité de ces produits, quand il s’agit d’ajouter des nouvelles applications, à l’utilisation d’électronique dédiée, au lieu de produits standards.

Bastian : Quelle est votre vision et votre positionnement ?

TSC : Nous nous considérons comme une entreprise de Tech. Nous travaillons à la création d’une plateforme de sécurité Bord générique et multistandard : iEVC (NDLR : i – European Vital Computer, le calculateur embarqué de sécurité), et d’un écosystème permettant de développer et d’exécuter des applications sur cet iEVC. Ainsi, nous souhaitons proposer aux intégrateurs cette solution, avec les outils associés pour réaliser le paramétrage. Dans une étude parue en 2020 sur la digitalisation du système ferroviaire européen, McKinsey estime qu’il y a de l’espace pour une à deux plateformes technologiques en contrôle-commande et signalisation. [2] Nous avons l’ambition d’être l’une de ces plateformes.

Dans une étude parue en 2020 sur la digitalisation du système ferroviaire européen, McKinsey estime qu’il y a de l’espace pour une à deux plateformes technologiques en contrôle-commande et signalisation. Nous avons l’ambition d’être l’une de ces plateformes.

Stanislas Pinte

CEO, The Signalling Company

Bastian : Vous avez donc une approche résolument Produit.

TSC : Tout à fait. Notre objectif est de rester générique. Notre iEVC est une plateforme matérielle de sécurité, multistandard, équipée d’un environnement d’exécution, RailOS, sur lequel est possible de faire tourner tout type d’applications. Par exemple pour les standards de signalisation, nous travaillons sur des applications ERTMS/ETCS, TBL1+, PZB et interface avec ATBNG. Nous comparons notre iEVC avec un iPhone : c’est du matériel sur lequel il est possible d’installer des applications, qui peuvent être mises à jour facilement. Cela peut s’appliquer aux nouvelles Baseline d’ERTMS/ETCS (NDLR : les versions majeures des spécifications du système européen de signalisation).

Bastian : Vous dites proposer votre écosystème aux intégrateurs, cela veut-il dire que vous ne souhaitez pas être intégrateur vous même ?

TSC : Ce n’est pas dans notre stratégie. Notre ambition, c’est d’être fournisseur d’un produit générique matériel, notre iEVC, et logiciel, avec notre environnement d’exécution des applications, RailOS. Nous mettons à disposition un kit d’outils pouvant servir des partenaires souhaitant développer des applications pour rejoindre notre écosystème, et des intégrateurs ERTMS/ETCS sur le matériel roulant. Ce kit comportera tous les éléments nécessaires pour que l’intégrateur puisse installer notre produit et le paramétrer selon les spécificités du matériel roulant. A côté de cela, nous proposerons aussi un support aux partenaires et intégrateurs, pour monter en compétences sur l’utilisation de cette palette d’outils.

Bastian : Ce support fait donc partie de votre modèle commercial. A ce propos, vous parlez d’ERTMS-as-a-service sur votre site, pouvez-vous développer ?

TSC : Tout le principe d’applications logées sur notre iEVC permet d’avoir une autre approche sur le modèle commercial. Pourquoi facturer de la possesion, quand nous pouvons plutôt facturer de l’usage ? Ce principe est valable aussi pour les systèmes nationaux avec le STM-as-a-service. Notre solution, avec d’un côté iEVC, et de l’autre l’environnement d’exécution d’applications RailOS, permet une grande flexibilité. Par exemple, nous pouvons mettre à disposition un iEVC avec les applications des systèmes nationaux dans un premier temps, et ensuite proposer l’application ERTMS/ETCS sur cet iEVC, lorsque l’opérateur en aura besoin avec son train. C’est la stratégie que nous allons mettre en œuvre pour notre client Linéas, en équipant les locomotives -un an plus tôt que prévu- de notre iEVC et d’une première application TBL1+.

HLD77 TSC

Locomotive de type HLD77, dont The Signalling Company réalisera le retrofit vers ETCS.

Bastian : Parlons de migration vers ERTMS/ETCS. Les systèmes nationaux restent encore très présents à ce jour, quelle est votre approche à leur sujet ?

TSC : Nous estimons que le problème des systèmes de classe B n’est pas contournable. Nous avons plusieurs réalités parallèles : d’un côté, l’ERA (NDLR : European Railway Agency – agence européenne du ferroviaire) pousse au remplacement des systèmes nationaux par ERTMS/ETCS et de l’autre, il n’existe pas de plan de décomissionnement de certains systèmes comme le KVB français ou le PZB allemand. Dès lors, nous nous sommes interrogés sur la manière de transformer cette contrainte en opportunité. Ce que nous avons compris des besoins du marché, c’est qu’il nous faut pouvoir gérer cette contrainte des systèmes de classe B.

Bastian : Cette opportunité, c’est de passer les systèmes nationaux sous forme d’application ?

TSC : Exactement. Notre approche de la migration, c’est de passer dans un premier temps aux systèmes de classe B numériques. Plutôt que d’installer un STM, nous proposons l’application du système national dans notre RailAppstore, et celle-ci peut être utilisée sur notre iEVC.

Bastian : Vous proposez donc d’exécuter des systèmes nationaux sur votre plateforme iEVC, pour autant certains systèmes nationaux nécessitent des antennes particulières. Comment faites-vous pour intégrer ce matériel avec votre iEVC ? N’est-ce pas du matériel difficile à sourcer ?

TSC : En réalité, il s’agit essentiellement de produits COTS (NDLR : components on the shelf – produits sur étagère), nous avons des fournisseurs en mesure de nous livrer ce dont nous avons besoin. Pour ce qui est de l’interface, notre approche est d’utiliser le plus possible le protocole ethernet, afin d’éviter l’intégration de protocoles de communication spécifiques qui viennent compléxifier notre plateforme.

Bastian : Quelle est votre feuille de route concernant l’intégration de systèmes nationaux sur votre plateforme ?

TSC : Nous sommes concentrés sur le développement de la TBL1+. Nous prévoyons le lancement en 2024, afin de fournir notre client LINEAS qui équipera 88 locomotives avec notre iEVC équipé TBL1+. Nous travaillons également sur le développement de l’application PZB et d’une application d’interface avec l’ATBNG.

iEVC Apps

Bastian : Les systèmes de classe B sont souvent propriétaires. Avez-vous des difficultés à obtenir les spécifications pour développer les applications ?

TSC : Nous n’avons pas eu de difficultés particulières pour la TBL1+ ou le PZB. Les spécifications nous ont été fournies par les Gestionnaires d’Infrastructure à notre demande. Pour ce qui est de l’ATBNG, nous allons développer l’application d’interface, sans impacter le système existant. Pour certains systèmes de classe B, la difficulté existe lorsque les documents initiaux sont sous-spécifiés, mais dans ce cas, une approche test-driven engineering (NDLR : ingénierie et développement pilotés par les tests) permet de reconstituer ces spécifications à moindre risque et coût, et en s’appuyant sur les sachants (le Gestionnaire d’Infrastructure et les autorités nationales de sécurité).

Bastian : Vous proposez donc une migration par le biais de STM sous la forme d’applications. Pour autant l’ERA aimerait bien se débarrasser des STM…

TSC : Notre approche se veut pragmatique : les systèmes de classe B seront encore là dans 20 ans. C’est une problématique client, et un besoin exprimé par le marché. Il faut y répondre. La modularité offerte par notre iEVC permet d’envisager de l’installer avec une configuration classe B numérique dans un premier temps. C’est inutile d’installer l’application ERTMS/ETCS si le client n’en a pas l’utilité parce que les voies ne sont pas encore équipées. A terme, l’application ERTMS/ETCS pourra être installée, et les applications STM supprimées.

Bastian : Aujourd’hui, l’interopérabilité entre ERTMS/ETCS et STM est garantie par le SUBSET-035. Comment gérez-vous l’interopérabilité avec cette approche applications ?

TSC : Le SUBSET-035 spécifie l’utilisation du Profibus que nous jugeons obsolète. Nous mettons en place une API ouverte pour que d’autres entreprises puissent proposer des applications dans notre écosystème. Nous avons noué un partenariat avec CAF Signalling pour avancer à ce sujet. Egalement, nous travaillons sur une version Ethernet du SUBSET-035, qui répondrait à un besoin exprimé par plusieurs industriels avec qui nous sommes en contact.

Bastian : Quelles sont vos grandes priorités actuellement ?

TSC : Nous sommes focalisés sur notre projet avec LINEAS, dont l’objectif est d’équiper 88 locomotives d’ici 2024. Nos priorités sont le développement des applications ERTMS/ETCS et TBL1+. Nous avons accéléré le rythme, et prévoyons d’équiper 43 locomotives l’année prochaine, soit un an en avance.

Bastian : Avez-vous identifié des opportunités sur le marché français ?

TSC : Nous suivons le projet de déploiement d’ERTMS/ETCS sur l’axe Marseille-Vintimille. Nous avons en tête l’équipement des trains de travaux et de maintenance, cela pourrait constituer une opportunité pour nous.

Références :

[1] https://www.thesignallingcompany.com/#https://www.thesignallingcompany.com/#!/about

[2] https://www.mckinsey.com/featured-insights/europe/digitizing-europes-railways-a-call-to-action